La trahison des universitaires

Jocelyne Couture

Micheline Labelle

Ercilia Palacio

Pierre Serré

Le 10 octobre dernier, un aéropage sélect de 60 universitaires exprimait en ces pages du Devoir son appui au NPD en vue des élections du 19. Que de consternation et de déception dès le premier paragraphe ! Les fédéralistes québécois et canadiens-français qui ont tant lutté pour que soient respectés les droits des francophones en ce pays doivent se retourner dans leur tombe.

Les 60 appuient leur argumentaire sur une position d’emblée favorable aux minorités, ce qui devrait nous réjouir. Malheureusement, leur définition des minorités est sélective. Elle inclut les minorités religieuses, les minorités sexuelles, les autochtones, les femmes, les populations menacées à brève échéance par les changements climatiques et, pourquoi pas, les poissons et les papillons. En somme, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une minorité, sauf la minorité nationale québécoise, celle qui peut encore espérer un avenir. Pour les 60, justement, les promesses d’avenir des Québécois résident dans leur intégration au sein des partis du Canada anglais. Elles n’existent qu’exclusivement dans les propositions des NPD, PLC et PC… et même des Verts.

S’il est vrai que les Québécois sont maintenant proches, si proches du pouvoir, pourquoi faudrait-il qu’ils taisent les revendications qu’ils jugent fondamentales pour assurer leur avenir, leur survie et leur épanouissement ? Il y a là un mystère qu’il faudrait bien qu’on nous explique. Quelles que soient leurs origines, les Québécois devraient se taire quant au pouvoir fédéral de dépenser, au déséquilibre fiscal, à l’ignominieuse Loi sur la Clarté, aussi répugnante que la Loi sur les mesures de guerre. Ottawa se reconnaîtrait toujours un droit d’ingérence dans l’exercice d’autodétermination du Québec ? Les Québécois devraient bêtement l’avaler, sans exiger du parti auquel ils destinent leurs votes qu’il s’engage à l’abroger. Si le NPD ne s’engage pas dans cette voie, qui diable le fera ?

Ces quelques revendications ne sont pas les seules sur la liste de la nation québécoise – et ce n’est pas parce qu’un gouvernement de complices à Québec bénit Ottawa que la nation est sauve. Les ingérences et la censure fédérales se manifestent déjà dans la culture, l’éducation, la santé, le financement des universités et la recherche universitaire… Elles se multiplient en matière de langue – dont le soutien à la minorité anglophone du Québec et à la politique du multiculturalisme – et en matière de communications, de relations avec les municipalités, de centralisation des pouvoirs économiques au Canada anglais, de présence du Québec à l’étranger, etc. Tant qu’à y être, pourquoi ne pas abroger l’archaïque loi fédérale qui donne préséance aux entreprises sur les collectivités locales et nationales ? Après les promesses référendaires de 1980 et de 1995, toutes trahies, le Canada n’a rien offert d’autre au Québec qu’un fédéralisme de domination. Plutôt désespérant pour les fédéralistes nationalistes qui ont défendu l’union.

Bien sûr, la mise en place des politiques sociales dont rêvent les gauchistes canadiens se fera si le NPD est élu, sans doute à la condition que le Québec envoie à Ottawa une substantielle députation néodémocrate. Or les politiques nationales tant espérées en éducation, en santé ou en services sociaux promettent de clairs empiètements dans les champs de compétence des provinces. Elles se traduiront par une centralisation accrue des pouvoirs, qui s’annonce avec l’adoption d’objectifs nationaux. Ceux-ci avalent déjà une partie de l’autonomie des provinces par le biais des exigences du financement fédéral, partiel et conditionnel au financement provincial. Un financement heureusement « doublé d’un droit de retrait avec pleine compensation financière », annonce-t-on pour rassurer les plus nationalistes les plus frileux…

Mais qui donc peut croire que l’exercice d’un droit de retrait sera bien vu dans l’opinion publique canadienne anglaise ? Comme la clause nonobstant, il y aura un prix à payer pour se retirer des politiques nationales. Qui plus est, il n’existe aucune garantie que les jolies relations respectueuses qu’on nous promet avec un gouvernement néodémocrate seront reconduites avec les gouvernements subséquents. Et quand le fédéral aura mis le pied dans la place, comme on dit, il sera alors quasi impossible de le faire reculer. Voilà l’exacte définition de ce qu’est un plat de lentilles.

Si leurs petits camarades du Canada anglais sont vraiment fédéralistes, pourquoi ne seraient-ils pas prêts à défendre ce qu’il y a dans la Constitution ? Et pourquoi les fédéralistes du Québec, qui se disent tout autant de vrais démocrates, défenseurs des minorités de tout acabit, ne revendiqueraient-ils pas, maintenant, ce dont le Québec a besoin ? Dans ce Canada où l’immigration est débridée, le Québec voit son poids démographique diminuer rapidement, au point où sa position est de plus en plus fragile à l’intérieur du Canada. Il y a urgence d’agir. C’est à ceux qui défendent l’union de démontrer qu’il est possible pour le Québec, comme pour toutes les minorités qui nous tiennent à cœur, d’exister au sein du Canada et d’y obtenir le statut particulier qu’il lui faut.

Sur ce point, le plaidoyer des 60 manque de cohérence. Comme disait l’autre, lorsque l’explication n’est pas rationnelle, c’est qu’elle est politique. Si ce n’est pas la trahison de l’héritage des grands de la nation québécoise, il ne reste que les intérêts immédiats, les Chaires, les subventions et la notoriété dans les médias, pour expliquer la reddition. Un abandon dont ils se font les propagateurs, leur promesse d’en finir avec ce Québec turbulent.

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