La question autochtone et le racisme systémique

15304166_10153916905890303_4800975268393767941_o

Micheline Labelle, professeure émérite, UQAM et Pierre Serré, politologue, respectivement vice-présidente et président des Intellectuels pour la souveraineté.

Le 7 novembre dernier les IPSO organisaient un débat intitulé : Pour un Québec indépendant, égalitaire et antiraciste. Au-delà de l’examen des politiques publiques mises en place par les ministères et les institutions publiques, il s’agissait d’imaginer un projet d’avenir qui prendrait à bras le corps la lutte contre le racisme. Tâche difficile mais absolument nécessaire… L’une des difficultés soulevées par les participants concernait la notion de discrimination systémique (ou structurelle) qui soulève l’incompréhension. Si la discrimination peut être à caractère raciste, sexiste, homophobe, etc., c’est le racisme qui fait peur. Car parler de racisme au Québec laisse entendre, plus souvent qu’autrement, que le Québec est une société raciste, ce qui est une généralisation et une caractérisation déplorables et inacceptables. Mais admettre que le racisme existe au Québec, sous ses différentes formes, est incontournable et doit être examiné de front. La «crise» de Val d’Or l’exige. Définir avant d’agir L’analyse du racisme pose défi: soit que l’on en donne une définition trop extensive et qu’on le banalise, par exemple en parlant de racisme anti-jeunes, anti-homosexuels; soit que l’on en donne une définition trop restreinte, ce qui empêche de reconnaître les formes culturalistes sous lesquelles il se déguise. De plus il n’y a pas de définition universelle du racisme, ni dans les textes académiques, ni dans ceux des institutions internationales, ni dans ceux des gouvernements nationaux.

Mais ce qui est sûr, c’est que définir et réfléchir sur le racisme requiert que l’on en distingue les formes élémentaires. En effet, le racisme réfère à un ensemble de manifestations à ne pas confondre : 1)des préjugés et stéréotypes dénigrants et stigmatisants (les mots «Sauvage», «Nègre», «Indien», «Eskimau» figurent dans les recensements canadiens de 1861 et 1931); 2) des actes concrets de discrimination; 3) de la ségrégation de facto (suite à la Loi sur les Indiens); 4) de la violence (les crimes haineux). Surtout, il implique des rapports de pouvoir entre les groupes sociaux (historiques ou contemporains) et il a une «fonction de stigmatisation, de légitimation et de domination, et dont les logiques d’infériorisation et de différenciation peuvent varier dans le temps et l’espace» (Wieviorka, dans Micheline Labelle, Racisme et antiracisme au Québec. Discours et déclinaisons, 2011, p. 25).

La discrimination systémique à caractère raciste s’appuie sur les préjugés et stéréotypes enracinés et intériorisés avec le temps. Au contraire de la discrimination directe elle ne résulte pas nécessairement des motivations individuelles mais elle se manifeste de façon structurelle dans les lois et les institutions: accès inégal aux soins de santé, écoles dans les réserves de qualité inférieure, biais dans les pratiques de recrutement en emploi, dans le domaine de la justice, profilage dans les pratiques policières, etc. Et le racisme soutient, conforte, plus souvent qu’autrement le sexisme (le cas des femmes à Val d’Or?), car ces deux idéologies font partie de la culture historique et géopolitique du système mondial. Le résultat : nous sommes en face de situations d’inégalités qui ont des effets préjudiciables, même involontaires, sur les personnes issus des groupes sociaux ciblés. Ceci entraîne leur incorporation sous le mode de la périphérisation dans le marché du travail, les institutions publiques, les médias, le système politique. Quant aux conséquences du racisme elles sont profondes : atteinte à la dignité des personnes et à la fierté de leur nom, intériorisation des perceptions négatives et estime de soi détruite, construction d’une conscience de supériorité chez certains groupes dominants, infiltration de l’idée de «race» dans le discours politique et médiatique; par exemple quand on s’acharne encore à reproduire des oppositions racialistes comme le binaire Autochtones/«Blancs» (sans parler de la réduction de la diversité que ce binaire suppose dans l’espace citoyen).

Le poids de l’histoire Historiquement, l’idéologie raciste est partie constitutive du colonialisme qui a présidé à la création et au développement du Canada, comme ailleurs. Considérée comme l’un des principes fondateurs de la société canadienne, elle a servi de pierre d’assise à la législation, au système judiciaire, aux politiques d’immigration, aux politiques sociales et d’éducation, aux représentations de la nation. Après la Seconde Guerre mondiale, le Canada a dû modifier son discours et ses pratiques, sous l’influence de facteurs internationaux (Déclaration des droits de l’homme, liens avec les anciennes colonies de l’empire britannique ayant acquis leur indépendance). Des politiques publiques de lutte contre le racisme ont vu le jour au palier fédéral et au Québec. Mais cela ne signifie pas que les effets pernicieux de l’histoire coloniale aient disparu de nos institutions et de nos mentalités.

Rappelons qu’en 2004, suite à sa mission au Canada, le rapporteur spécial des Nations Unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, Doudou Diène, considérait que la discrimination systémique était encore présente dans les institutions canadiennes et québécoises. Il se disait extêmement préoccupé par leur situation économique, leurs droits à l’éducation, au logement et à la santé, par le haut taux d’incarcération, de violence et de décès en détention des peuples aborigènes, la situation des femmes, sans oublier le respect des traités et notamment la reconnaissance des droits fonciers des populations autochtones.

Lors du récent débat des IPSO, Me. Armand MacKenzie faisait état du procès d’un Autochtone dans une salle bondée d’Autochtones à Sept-Îles, où tout se déroulait en français. Voilà un exemple de discrimination structurelle ou systémique dans les pratiques de défense du système de justice. Qui donc peut soutenir que les populations autochtones du Québec sont à l’abri des racines profondes et des séquelles du racisme colonial, sans parler du sexisme? Une perspective antiraciste L’antiracisme désigne simplement l’ensemble des actions citoyennes et des politiques publiques visant l’élimination du racisme tant au plan des interactions personnelles que dans les institutions. Comme le soulignait Armand MacKenzie lors du débat IPSO (https://www.facebook.com/LesIPSO/?r…), des pistes de solution existent: la reconnaissance des préjugés et de la discrimination, une politique globale de la mémoire dans l’enseignement de l’histoire nationale, le renouvellement des pratiques et des institutions (ex. l’administration de la justice, une députation autochtone à l’Assemblée nationale), etc. Mais de manière plus urgente, la tâche immédiate consiste à instituer une commission d’enquête sur la situation des femmes autochtones à Val d’Or, laquelle pourrait déboucher sur un Plan d’action contre le racisme, spécifiquement québécois, ce qui a existé pour les minorités ethniques et racisées, mais qui n’a jamais existé en ce qui concerne spécifiquement les nations autochtones.

print