Pour en finir avec l’argent et les «votes ethniques»

votes ethniques
En analyse électorale, les choses sont ou ne sont pas. Premièrement, le vote est fonction de l’appartenance linguistique des individus et derrière celle-ci, de son appartenance culturelle, de sa culture politique. Celle-ci est étroitement associée à son identité nationale, qui recouvre ses attitudes, ses valeurs et ses comportements. Au référendum de 1995, 95 % du vote s’expliquait par la langue parlée à la maison, non par la langue maternelle ou l’origine ethnique. Si le OUI a été battu en 1995, il le fut par… des votes linguistiques, non par des votes ethniques.

Ethniquement, les choses sont on ne peut plus brouillées. Pour leur part, les allophones se divisent en deux grands groupes : les individus de langue(s) autre(s) que française ou anglaise qui proviennent de pays tournés vers le français ou tournés vers l’anglais. Ceci signifie qu’il y a des immigrants francotropes et anglotropes, où les premiers, francotropes, sont soit francophones de langue maternelle, soit francisés selon leur langue parlée à la maison, soit francophones selon leur langue parlée en public.

Tant que les ressortissants de ces pays francotropes n’utilisent pas le français à la maison, ils restent allophones. Idem pour les immigrants anglotropes. Les ressortissants francotropes sont grosso modo les seuls à développer une identité nationale québécoise unique ou mixte (avec leur identité nationale d’origine), tandis que les ressortissants anglotropes sont les seuls à développer une identité nationale canadienne unique ou mixte. Pour les représentants des associations ethnoculturelles, agents d’intégration soutenus par Ottawa, il est possible d’en appeler aux citoyens immigrants ou descendants d’immigrants qui ne se sentent aucune identité québécoise, qui se sont faiblement intégrés à la majorité francophone parce qu’ils viennent d’arriver ou qu’ils sont arrivés à un âge avancé ou qui ont très peu de contacts avec la majorité francophone.
Mais plus ces immigrants ou descendants d’immigrants sont intégrés ou assimilés aux francophones ou aux anglophones, moins les associations sont capables de les mobiliser sur la seule base de leur ethnicité. Il y a ainsi des francophones d’une ethnie autre que française, des personnes d’origine française qui sont de langue anglaise, des Britanniques qui sont de langue française, etc. Globalement, les allophones ne correspondent qu’à environ la moitié des effectifs immigrants, tandis qu’un quart est de langue française et un autre quart de langue anglaise.

Conséquences : affirmer que le vote au référendum de 1995 a été fonction de l’ethnicité est donc faux, tandis qu’affirmer que le NON l’a emporté essentiellement grâce au vote non-francophone est vrai. Au point où cette variable écrase toutes les autres variables, appartenance au sexe, origine ethnique, âge, région, revenu ou scolarité, professions ou secteur d’activité. Aucune ne parvient à expliquer plus que quelques points de pourcentages du vote, tandis que la langue parlée à la maison explique au moins 90 % des résultats. Enfin, notre propre analyse menée sur la tricherie lors du référendum de 1995 montre que le vote légitime a clairement été renversé par le vote illégitime.
Quand on parle d’une défaite, pour ce deuxième référendum, de quoi parle-t-on ?
Le vote linguistique a non seulement renversé le vote indépendantiste en 1995, il a aussi renversé le vote francophone lors des élections des gouvernements libéraux de 1989, 2003, 2007, 2008, 2014. Quant au système de partis actuel, celui qui s’est mis en place depuis 2000-2003, l’une de ses caractéristiques devrait inquiéter de nombreux citoyens. Outre qu’il soit devenu dorénavant improbable qu’un nouveau référendum ait lieu ou qu’un parti indépendantiste pose des gestes de rupture, le pluralisme partisan est devenu la règle, mais chez les francophones uniquement, ce qui fait que le vote bloc des non-francophones tient. Il en résulte qu’il est, depuis cette date et dans un avenir prévisible, de plus en plus difficile, pour un parti indépendantiste, d’accéder au pouvoir en solitaire. Ce qui signifie que l’exercice du pouvoir en revient presque exclusivement aux libéraux. Un Parti Libéral qui, petit à petit, s’acharne à démolir l’État providence, à favoriser les intérêts privés et la corruption ainsi qu’à remettre en place la prédominance de l’anglais partout au Québec.

Alors même que la minorité anglo-québécoise est disparue, mais que la communauté anglophone n’a jamais été plus nombreuse qu’aujourd’hui, nous vivons aujourd’hui dans un Québec « provincial » qui a lui-même, avec l’aide du fédéral, créé une nouvelle communauté anglophone dans le sillage de la minorité d’origine britannique. Un Québec qui n’a pas su se franciser, qui est resté, pour l’essentiel, anglicisant. Et qui le sera d’ailleurs de plus en plus. Puisque nous recommandons que les francophones intègrent dans l’analyse l’aspect linguistique prédominant au sein des rapports intercommunautaires, bien des immigrants et des allophones d’ici devraient en faire autant. L’État providence tel que nous le connaissons en dépend. De même que la prédominance des intérêts privés sur l’intérêt général. Notre question, en 2017, est la suivante : jusqu’où irons-nous dans cette direction ?

Pierre Serré Président des Intellectuels pour la souveraineté

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