Discrimination systémique des francophones

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Par leurs politiques linguistiques, notamment la langue d’enseignement, les gouvernements fédéral et provincial anglicisent systématiquement Montréal et le Québec, cela pour répondre aux besoins d’un réseau d’institutions publiques et des grandes entreprises transnationales de langue anglaise.
Dans presque tous les États du monde, la langue de travail dominante est celle de la majorité. En conséquence, l’enseignement public, de la garderie jusqu’à l’université, se fait dans la langue nationale. Mais au Québec, où les pressions de l’anglais se font sentir dès la prématernelle, l’étudiant peut choisir entre les deux langues pour ses études post-secondaires, une liberté de choix conforme aux besoins de la « communauté anglophone », délibérément définie de manière abusive par toutes les autorités publiques, provinciales comprises.

Le résultat : sur l’île de Montréal, un étudiant sur deux (plus précisément 44 %) est inscrit à un diplôme en anglais d’études collégiales préuniversitaires (DEC)*. Presque la moitié étudie donc en anglais, ce qui infère des conséquences considérables maintenant et demain, autant pour Montréal que pour l’ensemble du Québec. S’agit-il d’une situation de transition ? Avant la loi 101, 90 % des immigrants envoyaient leurs enfants au primaire et au secondaire publics anglais. La chose fut presque complètement renversée par la suite grâce à la loi 101, adoptée en 1977. Ceci rend donc la proportion de 44 % étudiant en anglais au collégial d’autant plus inquiétante ! (Il faut comprendre que les enfants de la loi 101 sont d’une part peu nombreux à chaque nouvelle cohorte d’immigrants puisque seulement 15 % d’entre eux ont moins de 15 ans à l’arrivée, et donc d’âge de fréquenter les écoles primaires ou secondaires françaises. Ils sont également peu nombreux à avoir suivi tout leur primaire et tout leur secondaire en français puisqu’une majorité est arrivée après avoir été scolarisée en partie dans le pays d’origine.) Mais le plus inquiétant est le fait suivant : malgré l’atteinte d’une majorité des substitutions linguistiques en direction du français pour l’ensemble des immigrants, ceux qui sont de langue maternelle anglaise, qui sont arrivés enfants ou dont les enfants sont nés au Québec, n’effectuent presque aucune substitution linguistique vers le français. En d’autres mots, même s’ils ont été théoriquement instruits en français au Québec, de 95 % à 100 % de tous ces enfants anglophones conserveront l’anglais à l’âge adulte comme langue parlée à la maison, soutenu en cela par le milieu montréalais. Bref, les effets de la loi 101 sont beaucoup plus limités que ce que l’on ne croit généralement.

Le présent et l’avenir du français semblent directement liés à la prédominance de l’anglais dans une bonne partie du marché du travail. Or d’où pourrait donc venir une telle prédominance dans une province à 92 % non anglophone ? Force est de constater qu’elle doit disposer de moyens politiques considérables pour culbuter la prédominance française.

De fait, cette prédominance de l’anglais découlerait essentiellement du libre- choix promu autant par le gouvernement provincial et que fédéral, tous deux sur la même longueur d’onde, d’ailleurs que celle promue par The Gazette et le Quebec Community Groups Network, l’ancêtre d’Alliance Québec ! Contrairement à l’obligation de fréquentation des écoles primaires et secondaires de langue française pour immigrants (qui ne touchent que 15 % des immigrants, quelques fois pour tout leur parcours scolaire au primaire et au secondaire, mais le plus souvent, pour en partie seulement, puisqu’étant arrivés quelque part au secondaire ou au primaire) et pour natifs non anglophones, les deux gouvernements fondent toutes leurs actions sur le libre-choix de la langue d’enseignement après le secondaire, puis le libre-choix du consommateur et celui du citoyen. Quels qu’ils soient, les produits et services gouvernementaux ou privés sont ainsi délivrés, dans la vie de tous les jours, dans la langue de la rue, celle choisie par les jeunes étudiants, par les consommateurs et par les citoyens.
En vertu de la Loi fédérale sur les langues officielles adoptée par les libéraux tant pour le QCGN que pour les gouvernements fédéral et provincial, la « Première langue officielle parlée » (PLOP) permettait à l’origine d’identifier les effectifs minoritaires (de langue anglaise au Québec, de langue française au Canada anglais) ayant droit à des services gouvernementaux dans leur langue dès lors que leurs effectifs atteignaient justement un minimum de la population. Or, en vertu de la prédominance de l’anglais en tant que PLOP au Québec, on mesurait en 2011 l’existence d’une communauté anglophone de 1 060 000 locuteurs, alors même que la minorité historique de langue anglaise compte 260 000 locuteurs anglophones dans tout le Québec, dont une majorité sans doute ont des grands-parents francophones. C’est à ce million et quelques d’anglophones auquel se réfèrent le gouvernement fédéral, le QCGN et toutes les autres organisations anglophones pour estimer la population anglo- québécoise.

C’est aussi ce million d’individus que l’État québécois entend desservir en anglais, en se fondant sur la même définition que l’État fédéral. Cette définition correspond dans les faits à quelque chose comme la « Langue publique commune », la langue réellement utilisée par chaque individu pour obtenir des services publics. C’est la langue simplifiant la population en deux groupes linguistiques, où le groupe anglophone inclue les « anglophones historiques » (de langue maternelle et de langue parlée à la maison anglaises), les anglophones d’aujourd’hui (de langue parlée anglaise à la maison mais de langue maternelle autre qu’anglaise, anglophones par assimilation linguistique) et les « anglophones de demain » (de PLOP anglaise, i.e. les personnes tournées vers l’anglais (les « anglotropes »), utilisant toutefois une langue parlée autre qu’anglaise à la maison, anglophones par intégration linguistique).
Avec leurs 90 000 étudiants pour une communauté anglo-québécoise de 260 000 personnes, les universités McGill et Concordia sont bien obligées de recruter leurs étudiants ailleurs que dans la minuscule communauté anglo-québécoise. C’est pourquoi elles ne se gênent pas pour définir leurs étudiants potentiels comme étant l’ensemble des jeunes désireux d’étudier en anglais, qui visent à s’insérer dans le réseau d’institutions publiques de langue anglaise, ou carrément à émigrer à l’étranger.Ce potentiel inclut aussi bon nombre de futurs travailleurs du réseau d’institutions publiques de langue française. Le bilinguisme y constitue déjà un atout à l’embauche : pour les avoir tous faits, on entend fort souvent l’anglais dans les couloirs des hôpitaux Sainte-Justine ou Sacré-Cœur, l’hôpital Général Juif ou l’hôpital Notre-Dame… Dans l’ouest comme dans le nord de l’Île de Montréal, les institutions du réseau public de langue française n’ont de français que leur langue d’administration : le bilinguisme y est courant, l’embauche et l’avancement y sont souvent conditionnels.
Ailleurs au Québec, posséder les deux langues peut aussi représenter un avantage individuel, y compris dans les organismes parapublics (ex. : les écoles et les institutions de santé et services sociaux) et péripublics (ex. : les Sociétés d’État). (Rappelons ce qu’était la politique officielle de l’État québécois il y a de cela deux ans environ à l’égard des nouveaux immigrants qui débarquaient : chaque personne identifiée comme « anglophone » à son arrivée conservait cette étiquette jusqu’à la fin de ses jours. Si bien que la langue de traitement des dossiers de 75 % des immigrants était identifiée par les fonctionnaires provinciaux, depuis leur arrivée jusqu’à la fin de leurs jours, comme « anglaise ».)

En d’autres termes, autant l’un que l’autre ordre de gouvernement fait la promotion du bilinguisme en finançant le libre-choix individuel intégral, générant ainsi d’intenses pressions sur les travailleurs francophones. Rien d’étonnant à ce que les années 2000 aient vu grâce à leurs volumes records d’immigration, le retour chez les francophones de comportements dysfonctionnels antérieurs à la loi 101 :une assemblée de dix francophones se mettra à l’anglais dès lors qu’il s’y trouvera un anglophone unilingue ou à moitié bilingue. De même, dans le secteur privé, les grandes entreprises transnationales canadiennes ou étrangères définissent bien souvent le marché québécois en n’incluant que les seuls citoyens possédant une connaissance de l’anglais. Conséquemment, leurs employés doivent posséder cette langue, tandis que le fardeau du bilinguisme repose entièrement sur les épaules des francophones.
Il n’existe en réalité qu’une seule façon de protéger le français, d’en faire la première langue du marché du travail, la seule langue d’intégration et d’assimilation, la langue de scolarisation post-secondaire : la création de deux réseaux institutionnels fonctionnant exclusivement chacun dans sa langue. L’un fonctionnerait en français seulement, l’autre, en anglais seulement. La langues de travail des Francophones pourrait ainsi être protégée. Ces réseaux permettraient enfin l’établissement d’un financement équitable basé sur le nombre d’ayants droit (ce que même la Constitution de 1867 évoquait sans contraintes; en matière scolaire, on y définissait les ayants droit en fonction de leur religion catholique ou protestante, et non selon leur langue), tout en respectant pleinement le libre-choix de chacun d’aller chercher des services dans le réseau de son choix. Une seule langue prédominante, celle de la majorité, donnant un message d’intégration univoque, qui ne récompenserait aucunement l’anglicisation ou l’intégration à l’anglais. Rappelons qu’intégration et assimilation en direction de l’anglais continuent à se faire aujourd’hui au bénéfice d’une minorité historique disparue, en son absence pure et simple et au bénéfice d’une communauté anglophone entièrement issue de l’immigration internationale, de l’immigration interprovinciale, de l’assimilation à l’anglais ou de l’intégration (sans assimilation) à l’anglais.
Le système actuel n’offre aucune protection aux travailleurs de langue française. On les y oblige au contraire à desservir quiconque le demande en anglais, y compris dans le réseau français. Ce faisant, le système actuel récompense l’utilisation de l’anglais à titre de langue d’usage à la maison ou à titre de Première langue officielle parlée dans les échanges avec le reste de la société pour tous les natifs et tous les immigrants internationaux et interprovinciaux, laissant planer de véritables menaces sur le devenir des communautés francophones vivant en interface (dans les municipalités ou les cartiers mixtes). En faisant ainsi, la société québécoise laisse s’établir un système économique de langue anglaise qui extraie un maximum de ressources de la majorité francophone pour les vouer à l’exportation dans le reste du Canada ou aux États-Unis. En d’autres termes, la majorité francophone s’est placée dans l’obligation de soutenir un réseau public de langue anglaise structurellement tourné vers l’exportation de ses cerveaux, via ses universités ou les grandes entreprises étrangères installées au Québec. Et cette exportation des cerveaux anglophones a bel et bien lieu en masse : de 1966 à 2016, en 50 ans, les soldes migratoires interprovinciaux du Québec se sont établis à plus de 500 000 départs, uniquement composés d’anglophones.
Ainsi s’établit la supériorité de la communauté anglophone face aux francophones. Même au moment où la communauté francophone se serre la ceinture, cette dernière offre continuellement des dizaines milliers d’emplois dans son réseau, emplois qu’elle est incapable de combler à elle seule, qu’elle ne peut le faire qu’en recourant aux effectifs de la majorité francophone, de l’immigration, des migrants interprovinciaux, par assimilation ou par intégration. Du coup, la minorité anglophone ne compte presque pas de chômage ou de non-travailleurs. La dernière chose qu’elle fait est de recruter des chômeurs et des prestataires d’aide de dernier recours et de les soutenir à elle seule (autrement que par ses œuvres caritatives). Ces derniers sont confiés aux bons soins de l’ensemble de la population. Ainsi, les effectifs anglophones qui rencontrent d’intenses problèmes économiques sont les premiers à s’intégrer ou s’assimiler aux effectifs de langue française. Au final, les statistiques socio-économiques des anglophones s’avèrent structurellement supérieurs à celles des francophones. En effet, chez les premiers, le revenu moyen, les taux de chômage, de prestataires de la sécurité du revenu et de pauvreté sont supérieurs à ceux de la communauté francophone.Cette dernière a de plus l’obligation d’intégrer tous les anglophones laissés pour compte, tandis que le réseau de langue anglaise déborde d’emplois pour natifs et immigrants non anglophones, anglicisés et anglotropes. Des places dans les universités et dans les collèges de langue anglaise, qui offrent une formation québécoise reconnue dans le réseau anglais continental (McGill et même Concordia, dix fois plus connue que la plus connue du réseau français), une formation très peu chère en comparaison avec les voisins canadiens et étatsuniens, en plus d’un environnement locatif ou de propriétés à très bas prix, dans un cadre de vie de qualité, ainsi que de bons emplois dans le réseau anglais et les grandes entreprises transnationales.Tout cela avec la citoyenneté canadienne en prime et un laisser-passer vers le reste du continent.

Est-ce par choix politique délibéré que le gouvernement du Québec continue de mettre tout son poids contre le français, notre langue nationale, en appuyant le libre- choix de la langue d’enseignement au niveau collégial ? En soutenant la supériorité de l’anglais dans les services publics ? En soutenant des systèmes économiques voués à l’exploitation des ressources nationales et à leur exportation ? Il semble, au final, que ce le libre-choix qu’il fallait contrer en matière de langue d’enseignement pour enfants d’immigrants devrait aussi valoir en matière de libre de la langue d’échanges avec l’État et avec le secteur privé. Il appert également que l’État québécois devrait parfaitement pouvoir légiférer pour assurer la prédominance du français en matière d’éducation post- secondaire comme sur le marché du travail, à l’image de ce qu’il a fait pour imposer le français dans les écoles de niveau primaire et secondaire. Ce qui a changé le cours des choses.
Pourquoi le gouvernement québécois n’a-t-il jamais procédé en la matière ?Pourquoi est-il lui-même devenu promoteur du libre-choix et, ce faisant, générateur de pressions à l’encontre du français ? Pressions qui vont certes perdurer, sous le même régime, après l’indépendance. Il semble, en réalité, que tous les gouvernements québécois obéissent à un électoralisme qui place les non-francophones au sommet de la « pyramide des citoyens ».Un électoralisme qui a finalement lui-même créé cette nouvelle communauté anglophone qui dispose d’une influence politique colossale tout autant qu’indue, mathématiquement égale à celle des francophones mais que personne n’a jamais approché publiquement. Au cours des cinquante dernières années, la communauté anglophone doit son expansion à l’apport de francophones et d’allophones anglicisés, à l’apport des immigrants et des Canadiens des autres provinces. Mais elle la doit également et surtout à l’État québécois, qui finance par tête de pipe et assume le gros de la croissance des établissements du réseau anglais, notamment ses cégeps et ses universités. Ainsi protégées par le fédéral ET le provincial, McGill et Concordia sont demeurées, depuis 50 ans, deux grands hauts lieux d’anglicisation et de défrancisation au Québec. De concert avec la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, elles sont en passe de devenir les grands définisseurs de la politique d’immigration et de la politique d’intégration du Québec. Mais déjà, elles participent de plain-pied à la discrimination systémique qui s’exerce à l’encontre des francophones au Québec et au Canada.

Comme les sacrifiés de la bonne entente, francophones du Pontiac québécois, les Québécois francophones réclameront un jour non pas des cours en français mais des cours de français.

* Source : Statistiques de l’enseignement supérieur 2014 du ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Pierre Serré
Président des Intellectuels pour la souveraineté

 

 

 

 

 

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